Lapidez BHL !
Au beau milieu de l'été, alors que la France, « patrie des droits de l'homme », commençait sérieusement à envisager d'expulser des Roms par milliers, un grand penseur de notre temps, Bernard-Henri Lévy (BHL) lançait une pétition pour sauver de la lapidation une iranienne, Sakineh Mohammadi Ashtiani, condamnée à mort pour avoir été jugée coupable d'avoir tué son mari. Même si je suis sans ambiguïté contre la peine de mort, je ne signerai pas cette pétition. Je trouve l'initiative de BHL fortement arrogante et déplacée, et c'est ainsi que je vais le lapider verbalement dans cet article.
J'ai beaucoup de raisons de ne pas signer cette pétition, et de ne pas considérer Sakineh comme un symbole de l'abolition de la peine de mort, de la liberté, de la République, des droits de l'homme et de la femme.
BHL est un faussaire
Tout d'abord, une pétition lancée par BHL n'a aucune chance de susciter mon adhésion. Ce monsieur s'est tout de même fait connaître pour des procédés intellectuellement malhonnêtes. Ce monsieur soutient inconditionnellement la politique militaire de l'État d'Israël. Je ne partage pas du tout son point de vue, mais ce n'est pas intellectuellement malhonnête. Là où il devient malhonnête, c'est qu'il assimile toute opposition à la politique israélienne, (ce que l'on appelle l'antisionisme) à de l'antisémitisme (racisme anti-juif), ce qui est par nature faux. Il suffit pour cela de montrer que certains juifs sont opposés au sionisme comme l'Union Française Juive pour la Paix.
Ce monsieur est aussi disqualifié pour être un pseudo-philosophe qui ne vérifie pas ses sources d'information, et attaque trop vite et mal ses adversaires. Un seul exemple très parlant : BHL s'en est pris à Frédéric Taddéi dans un réquisitoire publié dans la presse de gauche caviar (Le Nouvel Obs). Frédéric Taddéi est un animateur de débats qui anime sur France 3 à 23 h une émission en direct (Ce soir ou jamais) où l'on peut voir de nombreux intellectuels critiques, certains complètement inconnus du paysage audiovisuel français. Parmi les invités « borderline », on a pu voir de nombreux antisionistes, et même des moins fréquentables comme Alain Soral, donc forcément, cela ne plaisait pas à BHL. Dans ce réquisitoire adressé à Taddéi, il termine sa prose en regrettant que France Télévision renouvelle « le bail de ce grand résistant (sic) [...] jusqu'en 2014 » Le grand résistant étant Taddéi. Le problème c'est que cette brève que BHL a lue trop rapidement sur le Net, ne concernait pas France Télévision et Frédéric Taddéi, mais l'AS Rome, qui renouvelait le contrat d'un homonyme footballeur, Rodrigo Taddéi.
Comment faire confiance à BHL, quand il monte sur ses grands chevaux sans vérifier la véracité de ce pourquoi il se met en colère ? J'aurais pu craindre que Sakineh n'existât point. Bon, ce n'est pas le cas, même si la pétition originale, n'indiquait pas que Sakineh avait été accusée d'avoir tué ou fait tuer son mari.
Et le fait qu'une personne que je considère comme un adversaire, lance ou signe une pétition ne m'empêche pas par principe de la signer à ses côtés. J'avais en 2007 signé au côté de Dominique de Villepin la pétition contre les tests ADN pour les sans-papier. Je n'aime pourtant pas Dominique de Villepin, qui donne des leçons de républicanisme, tout en se revendiquant admirateur de Napoléon, qui fut en son temps le fossoyeur de la première République.
Il y a donc bien d'autres raisons qui m'empêchent de me joindre à ce mouvement.
Non au droit d'ingérence
La première est que cette pétition et ce mouvement sont inspirés par un complexe de supériorité d'élites françaises, hérité de la colonisation. Je ne suis pas partisan du droit d'ingérence, et ce mouvement, c'est pleinement de l'ingérence, car les initiateurs de ce mouvement sont proches du ou au pouvoir. (BHL, Kouchner, etc...). Car ce mouvement, n'a rien à voir avec des mouvements de solidarité internationalistes ou d'origine populaire, comme celui qui a pu se former autour de la condamnation à mort des combattants du FLN en Algérie dans les années 50 et 60. Aussi, il me paraît de mauvais ton de donner des leçons de droits de l'homme, quand l'on collabore allègrement ou que l'on est partisan d'un gouvernement français qui a adopté une politique raciste envers les Roms, car s'attaquant légalement à une population pour ses origines ethniques (ce qui est le cas de Kouchner).
La France n'a pas de leçon à donner en matière d'abolition
Sur la peine de mort en elle même, il n'est pas très humble de la part de nos dirigeants d'aller la reprocher à d'autres pays, car notre abolition de la peine de mort n'a même pas trente ans, et qu'une assez grande minorité de la population est favorable à son rétablissement.(Un sondage Sofres de 2006, donnait 42 % de français favorables à son rétablissement). Ex-élève en école d'ingénieur, j'ai pu remarquer que certains futurs cadres savaient bien calculer mais avaient une réflexion sur la peine de mort peu réfléchie car la raison qui les poussaient à la soutenir était : « imagine si on tue ta mère ». Si l'on doit citer des gens un peu plus sérieux dans leur convictions, je rappellerais qu'en 2004, des députés de droite avaient émis une proposition de loi pour rétablir la peine de mort pour les personnes accusées de terrorisme. Autrement dit, un type comme Julien Coupat, accusé d'avoir saboté des caténaires SNCF, et dont la culpabilité n'a pas été prouvée aurait pu hâtivement, se faire guillotiner.
Valéry Giscard d'Estaing (VGE), ancien président français (1974-1981) a précédé Mitterrand (1981-95), et a signé la pétition pour Sakineh. Mitterrand a fait abolir la peine de mort. Au détour d'une interview de VGE, j'ai pu l'entendre les propos suivants : le journaliste lui demande « 30 ans après, est-ce que vous pouvez me dire, que si vous n'avez pas aboli la peine de mort, c'est que vous n'étiez pas favorable à son abolition ? », l'ancien président lui répondit « si il y a une chose que je trouve positif dans la peine de mort, c'est son effet dissuasif. ». Je ne pense pas que l'on puisse donner raison à VGE, car l'abolition de la peine de mort n'a pas fait augmenter la criminalité, et que la peine de mort, rend le jugement irréversible. Si un innocent était guillotiné, on ne peux pas le ramener à la vie, tandis que s'il est emprisonné, on peut lui annulersa peine, le libérer et le dédommager un peu.
Bref, des personnalités qui dirigent la France, et qui ne sont pas abolitionnistes ne sont donc pas légitimes pour aller donner des leçons d'abolition à l'Iran. J'aurais peut-être eu une opinion différentes du mouvement Sakineh, s'il avait été impulsé par Amnesty International, Robert Badinter, ou d'autres illustres militants abolitionnistes.
L'Iran, un bouc émissaire
Sur la condamnée elle-même et le pays visé par ce mouvement, l'Iran, je serais gêné de me joindre au mouvement Sakineh.
L'Iran est loin d'être le seul pays pas vraiment démocratique, appliquant la peine de mort (citons les dictateurs africains amis, de la France comme celui du Gabon), ou de gouvernance théocratique (citons l'Angleterre, avec la reine d'Angleterre, chef de l'église anglicane, ou le Vatican). L'Iran est donc un bouc émissaire choisi par BHL , car il est le prochain pays pressenti comme cible de l'armée d'Obama, le prix Nobel de la Paix, largement soutenu par BHL.
Kouchner, lui, veut déclarer la guerre à l'Iran, en s'appuyant sur le cas Sakineh. Il serait inadmissible que l'on rase par une intervention armée , les vestiges de perse antique à Persépolis (de la même manière qu'en Irak depuis 2003, on a rasé des vestiges babyloniens). Sous aucun prétexte sauver une condamnée à mort, ne mérite un bombardement et un massacre de population.
Abolissons la peine de mort !
A me lire, vous pouvez m'accuser de vouloir la mort de Sakineh. Non, mais j'estime ne pas avoir à me mêler de ce cas là. Ce qui m'ennuie le plus, au fond, c'est de sauver Sakineh et d'oublier tous et toutes les autres. Mi-octobre, une femme a été condamnée à Mort aux États-Unis, et personne en France n'a rien dit. Parce que ce sont les États-Unis, l'opinion publique est sélective. Seul l'avocat Jacques Vergès, à ma connaissance, a poussé sa gueulante. D'après lui, si Kouchner veut déclarer la guerre à l'Iran pour sauver Sakineh, il eut fallu aussi déclarer la guerre aux États-Unis pour sauver cette dame.
Aux USA, il y a un autre condamné à mort depuis 25 ans, en attente de jugement, pour une culpabilité présumée et non élucidée du meurtre d'un policier. Ce monsieur s'appelle Mumia Abu-Jamal, et a été condamné pour délit de faciès (il est noir) et peut être aussi pour avoir été un activiste proche des Blacks Panthers. Se faire condamner pour ses idées dans un pays qui prétend être la plus grande démocratie du monde, ça ne semble pas choquer grand monde.
Un autre oubli qui m'écœure, et ce, d'autant plus qu'il touche à un symbole de « l 'opposition iranienne à Amadinejad », et qui démontre que l'affaire Sakineh est purement médiatique, c'est que le jour de la mort de Michael Jackson, les JT, n'ont parlé que de lui, et ont oublié de rendre hommage à Néda Âghâ-Soltan, enterrée le même jour après avoir été assassinée 4 jours plus tôt dans les manifestations à Téhéran. On méprise un symbole de la liberté qui n'a pas été accusé de tuer son mari, mais une coupable présumé a le droit à tous un mouvement de solidarité internationale. Des femmes, comme des hommes meurent en Iran, tuées par le régime. Cela ne s'arrêtera que le jour où l'on abolira la peine de mort dans ce pays. Et si la société iranienne le souhaite et qu'elle arrive à établir un rapport de force avec le pouvoir, elle le fera sans le soutien de BHL.
Cette pétition je ne la signerai pas. Le problème, c'est la peine de mort. Je ne signerai une pétition que si c'est pour sauver Sakineh, mais aussi Abu-amal, Troy Davis, et tous les autres, dans tous les pays et sans pointer d'un doigt inquisiteur un pays, arbitrairement classé dans l'axe du mal par les États-Unis, qui ne devraient pas être maitres du monde. Et comme dirait l'autre « soyons réalistes, exigeons l'impossible », ne faisons pas une pétition pour la grâce des condamnés à mort. Exigeons un référendum mondial pour l'abolition de la peine de mort !